Missions sur les côtes d’Indochine

Notre voyage devait durer une semaine, mais le lendemain de notre appareillage. un nouveau typhon nous oblige à nous dérouter, car la meilleure défense contre ces ouragans – pour ne pas dire la seule – est la fuite. C’est pourquoi ils sont particulièrement dangereux pour les bâtiments lents comme les LST. Grâce à quelques zigzags dans un Pacifique déchaîné, nous échappons au cœur du typhon, mais un autre incident nous retarde à nouveau. Un matelot a contracté une grave maladie vénérienne dans un bordel japonais. Ses jours sont en danger, il faut l’évacuer d’urgence. Nous mettons le cap sur Okinawa où se trouve l’hôpital le plus proche. Le transbordement du malheureux à bord d’une chaloupe ballottée par la tempête sera la seule image que je garderai de l’île où se déroulèrent les combats parmi les plus terribles de la guerre du Pacifique, combats dont les récits m’avaient tant impressionné lors de mes cours d’histoire maritime, à l’École navale.

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Après notre arrivée en Indochine, commence pour nous une navette incessante entre Saigon et Haiphong : trois jours à Saigon pour y embarquer des troupes à destination du Tonkin, charger des véhicules de toutes sortes, des armes, des explosifs, des caisses de munitions, des rouleaux de barbelés, et nous appareillons pour Haiphong. Cap au nord, la mer est forte en cette saison. La mousson souffle du nord- est. Sept jours nous sont nécessaires pour atteindre le Tonkin ; sept jours et sept nuits ballottés comme des malheureux. En quarante-huit heures, la température chute de vingt degrés. Nous revêtons notre tenue d’hiver. Malgré le mauvais temps, c’est la routine à bord : quarts, exercices, entretien et, bien sûr, la peinture. Sur un bateau de guerre, l’équipage passe une partie non négligeable de son temps à décaper les vieilles peintures, piquer la rouille et passer de nouvelles couches. Ainsi le tonnage d’un cuirassé peut-il, dit-on, croître de plusieurs dizaines de tonnes, au cours de sa vie.
A Haiphong, nous passons deux ou trois jours pour décharger notre cargaison, puis embarquer des véhicules et des matériels, cette fois-ci endommagés. Après avoir beaché, nous treuillons par la porte avant, à l’intérieur de notre hangar, des épaves de chars ou de camions, dont l’état témoigne de la dureté des combats au Tonkin.

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Depuis octobre, le général de Lattre a lancé une offensive, qui, dans un premier temps, a échoué devant Hoa Binh, ville dont nos forces se sont finalement emparées en novembre. Le 11 janvier 1952, de Lattre meurt. Il est remplacé par le général Salan. Le 24 février, Hoa Binh est repris par les Viets ! C’est la deuxième défaite des Français au Tonkin. Personne n’a oublié le tragique automne 1950 où nos troupes ont évacué successivement Cao Bang, Dong Khê et finalement Lang Son, perdant plus de cinq mille hommes tués ou prisonniers, et ramenant de très nombreux blessés. L’armée chinoise soutenait alors ouvertement les Viets, et nos postes, isolés en pleine montagne à la frontière, n’avaient aucune chance de résister. Mais telle n’était pas, cette année, la situation d’Hoa-Binh, à quarante kilomètres seulement de Hanoi et au bord de la plaine. Il est vrai qu’à cette époque la météo ne permettait pas à nos troupes de bénéficier d’appui aérien. Les hommes de la garnison qui ont réussi à rejoindre nos lignes ont vécu des moments difficiles : la route est longue dans la jungle, puis la boue des rizières. Certains d’entre eux ont embarqué sur le Cheliff. Harassés, silencieux, ils regagnaient Saigon pour un peu de repos avant de rejoindre un nouveau poste, ailleurs en Indochine.
Nous repartons vers le sud. Vent arrière, quatre jours suffisent pour rallie Saigon. À mi-parcours, le crachin cesse, la température remonte. Nous troquons no; uniformes de drap contre shorts et chemisettes. Nous avons parfois la chance de pouvoir bénéficier d’une brève escale à Tourane ou à Nha Trang sur la côte d’Annam.
Pendant les quelques jours à quai à Saigon, les journées sont occupées pai la paperasse et les multiples travaux d’entretien de notre vieille baille. Le soir, nous restons le plus souvent à bord pour bouquiner ou jouer aux cartes en écoutant de la musique. De Saint Denis a fait l’acquisition d’un « tourne-disques 45 tours » dont les premiers modèles viennent juste de sortir. Nous avons peu de disques et chaque soit nous subissons, sans répit, l’écoute répétitive d’un seul et môme morceau. J’ai gardé depuis un préjugé contre Rachmaninov et son deuxième concerto pour piano, œuvre favorite de notre commandant en second et unique œuvre classique de sa discothèque ! En ville, je retrouve des camarades de promotion. Ensemble, nous allons au cinéma, traînons dans les cafés et les restaurants, ou dépensons nos économies dans les innombrables salles de jeux de Cholon, l’immense banlieue chinoise de Saigon. Je suis vite saisi de la passion du jeu. Peu confiant dans mon étoile, mais bien organisé je prends toujours la précaution de préserver dans une poche secrète les quelques piastres nécessaires pour rentrer en pousse-pousse à Saigon. Je m’essaie à tous les jeux. Ma préférence va au tai-ksiu, jeu où l’on dépose sa mise alors que les dés sont déjà jetés, mais restent cachés sous un gobelet renversé. J’ai alors le sentiment que mon intuition me permettra de deviner les numéros sortis. Mais mon intuition doil être défaillante car, en fin de soirée, je suis souvent contraint de recourir à ma poche secrète pour regagner le bord.

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