Le LCM 9136

Ma vraie campagne de guerre en Indochine commence vraiment ! La FAIS est l’unité opérationnelle qui regroupe l’ensemble des bâtiments de la Marine sur les fleuves de Cochinchine, du Cambodge et d’Annam. Les engins fluviaux sont répartis dans des bases plus ou moins importantes et plus ou moins éloignées, Saigon et Thu Do Mhot sur la rivière de Saigon, Cantho, My Tho, Vinh Long sur les bras du Mé- kong, Phnom Penh au Cambodge, Tourane et Quang Khé sur la côte d’Annam. Des engins fluviaux de tailles plus ou moins importantes, et en nombre variable en fonction des besoins opérationnels, sont regroupés dans des Divisions Navales d’Assaut, ou Dinassauts, autour d’un bateau de commandement, un LSIL. Les Lcinding Ships Infantery Large, malgré leur faible tirant d’eau, qui leur permet de remonter des rivières peu profondes, ont cependant l’apparence de « vrais bateaux » ; ils ressemblent à de petits avisos. Quatre Dinassauts sont opérationnelles en Cochinchine : les Dina 1,2, 4 et 6. Chacune d’elles est commandée par un capitaine de corvette assisté d’un enseigne, qui occupe la fonction très prisée « d’adjoint de Dinassaut ».

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Après trois jours d’une attente qui me paraît interminable, je reçois ma nomination de commandant du LCM 9136, basé à Vinh Long. Commandant ! Seul un marin peut comprendre la magie de ce mot, l’objectif de tout officier de marine. Moins d’un an après ma sortie de la Jeanne, me voici « le seul maître à bord après Dieu », certes, d’une simple barge de débarquement, mais qu’importe, j’en serai tout, de même le commandant.
Marine Vinh Long est bien modeste : sur le bord du Mékong, une maison toute simple, pompeusement surnommée « la villa », et un appontement de bois. Au rez-de-chaussée de la villa, une grande pièce est à la fois notre salle à manger, notre salle de repos et notre bureau. À l’étage, la chambre du lieutenant de vaisseau Cou- londre qui commande la base jouxte un dortoir que partagent les cinq enseignes< commandants des engins. Une fabrique de nuoc mam toute proche diffuse une odeur pestilentielle. Au-dessus du ponton, des poissons, suspendus par la queue, pourrissent lentement au soleil. Il s’en égoutte une liqueur fétide qui, après une préparation dont j’ignore les étapes, donnera le nuoc mam, assaisonnement indispensable à tout plat vietnamien. Cet effluve constitue, paraît-il, un excellent repère, quand au retour d’une mission sur le fleuve, il faut regagner Vinh Long par nuit noire.

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Le lendemain de mon arrivée, c’est la cérémonie officielle de ma prise de commandement. À voix haute, le lieutenant de vaisseau Coulondre déclare aux onze membres de mon équipage, revêtus de leur plus belle tenue et alignés au garde vous sur l’appontemcnt devant notre LCM : « Quartiers-maîtres et marins, vous connaîtrez l’enseigne de vaisseau Bernard Bachelot comme votre commandant et obéirez en tout ce qu’il vous ordonnera, pour le service et la grandeur des armes de France, »
Deux jours plus tard, dans une lettre à maman, je décris ainsi mon LCM :
« Tout le monde a vu des LCM et autre barges de débarquement dans les films de guerre, mais le LCM d’Indochine n ’a plus rien de commun avec son ancêtre dont il n’a gardé que la coque. C’est une boite métallique de seize mètres de long, sur quatre mètres de large, dont la proue plate est une large porte, qui s’ouvre en s’abaissant. A T avant, un volume parallélépipédique de douze mètres de long et quatre de large, la « cuve », sert soit de logement à l’équipage, soit d’emplacement pour le chargement. Nous vivons à douze dans ce réduit. Douze couchettes sont fixées sur les cloisons ; une par personne, c ’est mieux que sur un sous-marin ! Une table et des caissons pour nos affaires. Une fois les couchettes rabattues et la table pliée la cuve est vide pour les opérations. On peut alors, dans cet espace de quarante huit mètres carrés, entasser cent vingt hommes avec leurs équipements, un ou deux véhicules ou des chargements les plus divers : caisses de munitions ou de vivres, sacs de riz, volailles, vaches, cochons, et souvent des rouleaux de barbelés et des troncs d’aréquiers’ pour la construction de nouveaux postes. Pendant les opéra-dons, parfois la cuve est pleine de blessés ou de morts que nous évacuons, ou bien elle est remplie de civils, femmes, enfants, vieillards qui préfèrent quitter les zones de combat. Quand la cuve est occupée, la passerelle à l’arrière ou le toit à l’extérieur sont nos seuls refuges. Nos LCM, contrairement à ceux de la guerre mondiale, sont en effet munis d’un toit, protection indispensable de notre gîte contre le soleil et les intempéries. Sur l’arrière de la cuve, un petit local, servant de cambuse, précède le compartiment des moteurs diesels. De la cuve une petite échelle conduit, au- dessus des machines, à la « passerelle Cette appellation aussi pompeuse que trom- peuse, désigne en réalité un espace restreint de seize mètres carrés, recouvert d’une toile de tente. Au milieu, une simple plaque de blindage, qui entoure et protège le barreur, délimite un espace de deux mètres carrés que nous appelons avec em-phase « la chambre de barre ». Autour de la passerelle, canons et mitrailleuses donnent à notre « navire » l’allure impressionnante d’une petite forteresse. De chaque côté, un canon de 20 millimètres, une mitrailleuse lourde de 12,7 et un fusil lance grenades. À l’arrière un troisième canon de 20 et un râtelier d’armes contenant un mortier, deux fusils-mitrailleurs, des fusils, des mitraillettes et des revolvers. Des boucliers blindés protègent les serveurs des armes. Quelques marches de bois permettent d’accéder au toit, domaine favori du « pacha ». C’est là que je fais le quart et veille de longues heures, assis dans le fauteuil de paille installé à mon intention. Il y fait chaud au soleil, et froid la nuit quand il pleut. Mais c’est le seul endroit où la vue est dégagée. »

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