Le LCM 9136 (IV)

Le retour à Vinh Long est calme. Nous frôlons au passage les touffes de bananiers qui par endroits bordent le canal. Le claquement d’un coup de feu. Une explosion soulève une gerbe d’eau, une grenade antichar nous a manqués de peu. Notre riposte au canon est rapide et brutale. Le servant connaît le secteur, il étaii sur le qui-vive. « Cessez le feu ! » Notre brève réplique n’a sans doute eu aucun effet, le tireur viet étant sûrement enterré. Elle nous aura au moins permis de libérer nos pulsions vengeresses. Mon baptême du feu fut bien court. Je l’avais imaginé plus fulgurant !

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Six heures du soir, l’odeur du nuoc mâm nous guide vers Vinh Long. Une nouvelle mission nous attend dès demain.
Je rallie la Dina 6 pour une opération de huit jours dans la plaine des Joncs. Une unité de l’armée de terre composée de légionnaires, de tirailleurs sénégalais et de supplétifs vietnamiens a été sérieusement accrochée. Les blessés sont nombreux. Je suis chargé de leur évacuation vers Vinh Long. Trente-cinq de ces malheureux sont entassés dans le fond du LCM. Ceux qui ont sauté sur des mines sont particulièrement atteints. Parmi les blessés, plusieurs Algériens et quelques Sénégalais. Ces soldats africains ont fait preuve d’un courage légendaire sur les champs de bataille des deux guerres mondiales, mais, dans cette guérilla, ils sont déroutés par un ennemi invisible, par ces marécages, ces rizières, ces villages truffés de pièges : une grenade sur la goupille de laquelle est fixé un fil attaché à un point fixe et qui explose quand on prend le fil avec son pied, trappes à clous ou à bambous biseautés sur lesquels on s’empale. Ici, tout peut être piégé : les armes abandonnées, les portes des maisons, les meubles, les sacs de riz, les animaux, les morts aussi, et même les blessés !

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Une longue expérience n’est pas nécessaire pour diagnostiquer la gravité des blessures. Ce légionnaire et ce Sénégalais, avec les deux jambes éclatées, ce jeune Vietnamien, avec un large trou juste sous la ceinture, vont mourir. Tout le monde le sait. Leur agonie est silencieuse, pas même un gémissement, seuls leurs traits trahissent la souffrance. Deux heures, au moins, pour rallier Vinh Long. Pas d’infirmier à bord. « Commandant ! Nous avons de la morphine dans la pharmacie. » Moi qui craignais la vue d’une simple seringue, je pique deux des blessés, sans la moindre appréhension. J’hésite un instant à piquer le troisième. La consigne interdit la morphine pour les blessés du ventre, mais devant le regard déjà perdu du malheureux, qui de toute façon sera mort avant d’arriver à l’hôpital, je surmonte mes scrupules. Certains des blessés vietnamiens ont à peine 16 ans. Us me regardent, comme indifférents, fermer les yeux des trois hommes qui n’ont pas survécu. À Vinh Long, des ambulances nous attendent sur le quai. Les infirmiers et les chauffeurs nous aident à débarquer les blessés et les morts. Nous repartons aussitôt pour d’autres rotations.
Quelques jours ont suffi pour brouiller la belle image de l’Indochine que je m’étais bâtie à la lecture des récits du lieutenant de vaisseau Garnier, où il décrit avec talent sa remontée du Mékong, au siècle dernier, à la découverte du Cambodge et du Laos. Mon cours d’histoire maritime a, sans nulle doute, édulcoré la description de cette conquête de l’Indochine ! À bord de leurs canonnières, les La Grandière, Rivière, Garnier et autres grands anciens ont sûrement, eux aussi, été témoins, acteurs peut-être, des mêmes violences. De cette conquête, notre histoire n’a retenu que les actes héroïques et les bienfaits de la « pacification ».
Depuis un mois, avec mon LCM, je ratisse la plaine des Joncs qui couvre le nord de notre territoire, et parcours l’inextricable réseau fluvial du Mékong, ses cinq larges bras, ses affluents, sous-affluents multiples, songs, racs et arroyos. Des canaux rectilignes relient entre eux ces fleuves et rivières, complétant ainsi cette gigantesque toile d’araignée. Nous nous faufilons dans les moindres voies d’eau.
Le pays est plat, parfaitement plat. Les rivières sont bordées de rizières ou d’une épaisse végétation, palmiers d’eau, bananiers, cocotiers. Les villages sont nom-breux. Leurs maisons, alignées le long des berges, sont faites de paille de riz, de bambous tressés et de troncs d’aréquiers. En dehors des opérations, ces villages sont très animés. L’absence apparente de vie est pour nous l’indice certain de la présence des Viets. À notre passage, sampans et jonques bondissent sur nos vagues de sillage, provoquant la joie bruyante des gamins et la colère des pêcheurs contraints de relever à la hâte leurs filets carrés suspendus à de longs balanciers de bambou. La rivière boueuse abrite quantité de poissons, crustacés, reptiles et sangsues. Particulièremem sale dans la traversée des villages, elle sert de rue, de lavoir, d’égout et de piscine Tout le monde s’y trempe, les gnios mais aussi les adultes, les buffles qui aiment se vautrer dans la vase, les chiens, les canards et les cochons noirs du Viêt-nam. Nous n’hésitons pas, non plus, malgré les risques de dysenterie, à nous plonger dans ces eaux malodorantes. Quand nos provisions d’eau potables sont épuisées, il nous arrive même d’en boire. Une pincée de permanganate en cache le goût et doit, d’après notre médecin, protéger nos santés. Nous nous soucions peu de ce type de risque et rions de l’anecdote d’un soldat, planqué à l’état-major, qui aurait attrapé des amibes er tombant accidentellement avec sa moto dans la rivière de Saigon !

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