Le LCM 9136 (III)

Il y a deux ans, Ba Cut le chef d’un des principaux groupes Hoa Hao, un ancien sous- officier de l’armée française, a fait dissidence avec sa compagnie. Après plusieurs combats contre nos troupes, poussé par une haine des Viets plus forte que son hostilité aux Français, il s’est rallié à nos forces. En récompense, on l’a promu. Une fois de plus, il a trahi, mais s’est rallié à nouveau. De trahison en ralliement, de promotion en promotion, il a pris du galon. Lors de sa dernière dissidence, la Dina 6 a participé aux opérations contre lui. Il était alors maître d’une grande partie de la plaine des Joncs. Les combats furent très rudes. Ba Cut s’est rallié une nouvelle fois. Maintenant commandant, il se bat avec nous contre les Viets, et – comble d’ironie – il se bat aussi contre d’autres sectes dissidentes.
« Marché 17 », le poste Hoa Hao que nous ravitaillons n’est pas d’obédience Ba Cut. Il dépend d’un groupuscule encore plus féroce. Lorsqu’un des siens s’empare d’un ennemi, il le décapite et mangerait, dit-on, son foie !
Le poste est en vue. Comme tous les autres postes de Cochinchine, il ressemble au fortin construit par Robinson pour se protéger d’éventuels sauvages. Une palissade enclôt un espace où se dresse une tour de guet. Tout le poste est bâti avec des aréquiers, hauts palmiers dont le tronc rectiligne constitue un matériau de construction idéal. À l’intérieur, quelques cagnas de bambous, recouvertes de palmes et de feuilles de bananiers, complètent l’installation.

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Une tête coupée, fichée sur un bambou, nous fixe de ses yeux révulsés, là, face à nous, sur la berge, comme une sentinelle ! Révélation brutale de l’horreur de la guerre ! Jusqu’à ce jour, je n’ai vu qu’un seul mort. J’avais sept ans. C’était à Djidjelli pendant les vacances. Mon arrière-grand-mère, dite « grand-mère Noël », s’était éteinte, tout doucement, à quatre-vingt-quatorze ans. Nos parents, rassurés par le masque paisible de notre aïeule, nous avaient autorisé à la revoir sur son lit. J’ai depuis gardé un souvenir idéalisé de ce visage à qui la mort rendait la beauté que l’âge avait masquée. J’avais ainsi une vision apaisante de la mort, mais cette tête sanglante et sa bouche grimaçante me confrontent brutalement à son autre visage ! Le sous- officier Hoa Hao commandant le poste est là, debout sur la berge. Souriant, vêtu de noir, il porte un large chapeau de brousse. L’équipage m’observe. Comment le jeune enseigne va-t-il se comporter ? Je cache mon émotion, dissimule ma révolte. Nous beachons devant ce sinistre trophée. La porte du LCM s’abaisse. Je mets dignement ma casquette et descends seul à terre. Le chef du poste me salue. Pendant le déchargement du ravitaillement, il me fait visiter son domaine et me propose de partager son repas, un simple plat de riz. Un regard vers la berge et cette tête qui garde l’entrée du poste, et je prétexte du peu de temps dont je dispose pour décliner l’invitation et regagner le LCM. Une boite de singe, un plat de légumes mijoté par notre bep et une salade de cœurs d’aréquier remplaceront avantageusement le repas cannibale que j’aurais pu involontairement partager, si je n’avais été, au préalable, informé des mœurs Hoa Hao !
Les loukbins ont enserré notre embarcation d’un épais tapis vert. Ces jacin thés d’eau, sortes de nénuphars prolifiques, flottent au gré des courants sur toutes les rivières et les racs de Cochinchine. Les Viets s’en servent comme arme défensive. Ils dressent des obstacles où les loukbins s’entassent et forment de véritables barrages qui freinent et peuvent même stopper la progression de nos engins. Plus grave, ces plantes aux racines tentaculaires obstruent les crépines d’aspiration d’eau de nos moteurs. Pour les dégager, une seule solution : plonger sous la coque et les taillader au coupe-coupe. L’eau est infestée de sangsues, mais aussi de serpents, dont certains qui peuvent mesurer plus de deux mètres se faufilent entre nos jambes. Soldats et marins vietnamiens sont friands de ces reptiles. Ils les saisissent par la tête pour en éviter le! morsures, les sortent de l’eau en poussant de grands cris de victoire, les découpent en rondelles et s’en régalent après les avoir fait griller. Sortis de l’eau, nous nous débarrassons des sangsues, une à une, en les brûlant avec une cigarette.

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