Le LCM 9136 (II)

On peut aujourd’hui revoir l’image de ces LCM dans des films qui relatent la guerre d’Indochine et Le Crabe tambour de Schoendoerffer, fait une description fidèle de la vie que jeunes enseignes nous menions à cette époque sur le fleuve.
Nous sommes douze membres d’équipage : moi-même, deux quartiers- maîtres – l’un me sert de second, l’autre de « chef mécanicien” – huit matelots et le « hep ». Ce dernier est un personnage très important du bord. C’est un civil, embauche pour assurer l’approvisionnement en vivres et faire la cuisine. Rien ne le distingue des autres membres de l’équipage. Il a son armement personnel, son poste de combat, et participe à toutes nos activités. Mon arche de Noé abrite un Marocain, quatre Vietnamiens, sept Français, en majorité bretons, et un python. Un vrai python de six mètres de long. Son propriétaire, un matelot, grande bringue à la barbichette rousse, un peu farfelu, l’a acheté dans un village et ramené à bord. Les pythons bien nourris dorment heureusement beaucoup, et le nôtre est gavé. Tous les trois ou quatre jours un canard ou un cochon de lait – vivant bien sûr – calme son appétit et assure notre tranquillité. Il dort lové sous la couchette de son maître, digérant tranquillement la grosse protubérance qui le dilate à mi-longueur. Il est de beaucoup le plus discret des membres de l’équipage !

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Je suis le « bleu » à bord du LCM 9136, tous les autres ratissent le Mékong et la plaine des Joncs depuis des mois. Cette ancienneté transparaît dans leur comportement comme dans leur tenue. Mon équipage s’apparente à celui du Bounty, après la mutinerie : de vrais pirates, avec des airs de durs. En fait, de grands ados trop vite mûris par la guerre. Promiscuité, privations et risques ne leur font plus peur, les souffrances non plus. Ils sont fiers, et heureux semble-t-il, de les affronter. Leurs conver-salions – mis à part les inévitables couplets nostalgiques sur la petite amie, réelle ou imaginaire, laissée en France – portent le plus souvent sur les opérations et le dernier accrochage avec les Viets. Nos jeunes combattants racontent déjà leur campagne, pourtant inachevée. Leurs camarades vietnamiens écoutent, un immuable sourire aux lèvres. Que pensent-ils au juste ? Cela m’intrigue, mais mes matelots français ne se posent pas ce genre de questions. Le climat est bon ; aucun conflit à bord. L’équipe est solidaire, unie par un amour commun, celui de notre LCM. Étrange sentiment, peut-être, mais nous aimons notre coque de noix, notre tas de ferraille, à la manière dont on peut aimer une maison de famille. Chaque matelot est aussi fidèlement attaché à son arme. Cow-boy de la rizière, il la démonte, la remonte avec patience, l’astique, la graisse, la bichonne et la scrute avec respect. C’est sa propriété, son jouet, presque sa raison d’être, son seul bien, ici loin de chez lui. « Ah ! Commandant, vous savez, je l’aime ce canon de 20 », déclaration d’amour du responsable de l’aime meurtrière !
Hier, je prenais mon commandement et ce matin déjà, à cinq heures, nous appareillons pour ravitailler un poste de la plaine des Joncs. Ma première mission de guerre, ma découverte de ce fameux marécage, ce lieu mythique, domaine presque privé des Viets. J’y recevrai peut-être mon baptême du feu. Je le souhaite, mais n’ose me l’avouer. Je réprouve la violence, mais l’espère à la fois, sentiment équivoque de la quête d’un fruit défendu !
Deux heures de navigation sur les eaux inertes d’un canal rectiligne. Parfois, au croisement de deux voies d’eau, un poste dresse sa tour de guet. Celui que nous ravitaillons aujourd’hui est occupé par des Hoa Hao, membres d’une secte aux nombreuses ramifications, dont la fidélité à notre cause laisse pour le moins à désirer.

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