16 – 1958, un espoir de courte durée (XV)

La mort de quatre pilotes de Corsair
Le 28 novembre nous apprenons la mort en Algérie de deux pilotes de Cor- sain de la 15 F, l’enseigne de vaisseau Patris et le second maître Saint Vanne qui, au retour d’une mission se sont écrasés sur une colline aux environs de Sétif. Nous n’avons pas d’autres informations, mais il est probable que la patrouille a été surprise par le mauvais temps. Il faut préciser qu’en Algérie les Corsairs ne disposent d’aucun moyen de navigation moderne. Les vols opérationnels se font tous à vue, les missions d’appui aérien nécessitant une visibilité suffisante. Mais le temps peut se dégrader en cours de mission et le chemin du retour être obstrué par les nuages. Les pilotes n’ont alors que deux solutions pour regagner la base. Ils peuvent chercher à se faufiler dans les vallées jusqu’à trouver un passage pour Télergma, mais cette approche demande de leur part une connaissance parfaite de la région et présente pour eux le gros risque d’aboutir dans une impasse. La deuxième solution, la plus couramment utilisée, est de faire « une percée bretonne », manœuvre qui consiste à monter dans les nuages au- dessus de la couche ou au moins jusqu’à une altitude supérieure aux plus hauts som¬mets de la région, de prendre ensuite le cap au nord pendant une durée suffisante pour être sûr d’avoir franchi la ligne de côte, de descendre en surveillant soigneuse¬ment son radioaltimètre et, lorsqu’on est en vue de la surface de la mer, de faire demi-tour vers la côte pour y rechercher un passage connu – vallée, route ou voie ferrée – qui conduise à Télergma. Si le temps ne permet pas de regagner la base, il est alors possible d’aller se poser sur un des terrains de la côte : Bougie, Djidjelli, Philippeville ou Bône. Aucune de ces solutions n’est sans danger, ni pour les Cor- sain ni pour les autres avions civils ou militaires qui naviguent en VSV, en ignorant la présence de nos appareils dans les nuages. L’accident d’aujourd’hui est une preuve d’autant plus flagrante des risques que nous prenons que Patris était un pilote ancien et expérimenté ayant participé à de nombreuses missions de guerre en Indochine, notamment à Diên Biên Phu, et que Saint Vanne et lui connaissaient parfaitement la région où ils se sont écrasés.
L’après-midi de ce même jour, l’alerte est donnée sur la base d’Hyères : deux Corsairs de la flottille, pilotés par l’officier des équipages Gaume et par mon ami Caillet, se sont percutés et ont explosé en l’air au cours d’un vol d’entraînement au nord de Cavalières. Aucun témoin n’a vu de parachute. Nos compagnons sont sûrement morts ! Avec les équipes de sécurité de la base, renforcées d’une vingtaine j d’officiers et de matelots de la flottille, je pars immédiatement sur les lieux. Le ter¬rain très accidenté nous contraint de faire nos recherches à pied, à travers bois et maquis, sur des chemins rocailleux et pentus. La nuit tombe quand nous trouvons les premiers restes : pas d’épaves des avions, mais uniquement des débris de petite taille, certains de quelques centimètres carrés seulement ; pas de corps, mais quelques lam¬beaux de chair qu’avec horreur nous décrochons des branches. J’ai l’impression d’être revenu quelques années en arrière, quand, dans le delta du Mékong, je ramas¬sais des morceaux de corps de marins dont l’engin avait sauté sur une mine. Tard dans la nuit, à la lueur de lampes électriques, nous poursuivons notre macabre re¬cherche. Un journaliste de Détective armé de son appareil photographique nous suit depuis un long moment. Il nous harcèle de questions. Il voudrait qu’on lui donne notre version de l’accident ; nous nous y refusons évidemment. Il cherche surtout à prendre une photo des corps. Ne voulant pas lui montrer ni même lui parler des restes humains que nous avons récoltés, de peur qu’il en fasse la une de son journal, nous lui confirmons ne pas avoir trouvé de corps. Peu lui importe ! Il prend dans la nuit, au flash, une photo de la masse sombre d’un moteur encore fumant, seul morceau important d’un des avions que nous ayons découvert, et le lendemain, cette photo paraît en première page de Détective, avec comme légende : « Le corps d’un des pilo¬tes ». Je veux bien admettre qu’un journaliste embellisse ou dramatise la vérité pour attirer des lecteurs, mais il m’est insupportable qu’il mente sciemment sans s’interro¬ger sur les conséquences de son acte. Le lendemain, lorsqu’Annie rend visite à Ma¬dame Caillet, celle-ci s’indigne qu’on ne l’autorise pas à voir le corps de son mari, alors que la photo de ce corps avait paru dans la presse ! Lors de l’enterrement, nous sommes plusieurs – ceux qui ont participé à la macabre récolte de quelques kilos de chair humaine – à avoir le cœur serré lorsque six marins soulèvent sans effort le cer¬cueil sensé contenir le corps du grand gaillard Caillet.
Depuis trois ans que je suis pilote de Corsair, 21 des 80 avions affectés à nos quatre flottilles ont été détruits, et 11 des 64 pilotes ont été tués. Lourd et triste bilan !

You can leave a response, or trackback from your own site.

Leave a Reply

Powered by WordPress