16 – 1958, un espoir de courte durée (XIV)

Un trimestre à Hyères et sur le porte-avions
À notre retour à Hyères, le 5 septembre, nous apprenons que notre flottille est d’alerte porte-avions. Nous reprendrons les ASSP dès la semaine prochaine.
Annie et les enfants, qui rentraient de Haute-Savoie où ils achevaient leurs vacances chez des amis, sont arrivés le matin même à Toulon. Le voisin qui est allé les chercher à la gare a été surpris de voir cette jeune femme, déjà rondelette à son sixième mois de grossesse, débarquer de son wagon, tenant Laurent d’une main et portant de l’autre un baby cab, où Claire, âgée de 9 mois, est couchée au milieu de paquets, de jouets et de biberons. Des passagers complaisants ont ensuite descendu les valises et les sacs qui avaient été nécessaires au trio pour passer deux mois et demi hors de la maison ! Notre petite famille, en pleine forme et bronzée, se retrouve au complet. En attendant que la Vigie soit de nouveau disponible, nous occupons jusqu’à la fin septembre la villa des Campredon, qui sont partis à Bizerte, où la flot¬tille de Jacques a été affectée.
Vie familiale et activités professionnelles reprennent leur cours normal. Une nouvelle fois la guerre est oubliée. C’est à peine si je porte attention à la tenta¬tive d’assassinat de Soustelle et aux attentats perpétrés maintenant en métropole par le FLN. Ils tiennent pourtant dans la presse de métropole plus de place que n’en ont jamais occupé les milliers d’attentats meurtriers d’Algérie. Mais les résultats du refe¬rendum du 28 septembre me procurent une grande satisfaction. Les 79 % de votes positifs en métropole n’ont rien de surprenant, mais en revanche les 97 % d’Algériens qui ont voté « oui » sont une surprise qui fait sur l’opinion l’effet d’une bombe, d’autant plus que la participation a atteint 80 %, en dépit d’une vague exceptionnelle de terro¬risme qui a causé la mort de 600 Musulmans, de la proclamation par le FLN d’une grève générale le jour du scrutin et de son affirmation qu’il abattrait « quiconque sortira de chez lui le 28 septembre ». Le peuple algérien vient de témoigner d’une manière éclatante son attachement à la France, la défaite du FLN est cinglante. En Afrique, en Océanie et en Nouvelle-Calédonie, seule la Guinée a voté « non » au refe¬rendum ; son indépendance lui est aussitôt reconnue par la France. Les autres colonies resteront au sein de la Communauté française. De Gaulle a gagné son pari ! Cinq jours plus tard, il se rend en Algérie, où, à Constantine, il annonce le lancement d’un plan ambitieux de développement économique et social : importants investissements de la métropole, construction de 200 000 logements, création de 400 000 emplois, distribution de terres, scolarisation massive, ensemble d’actions qui, affirme-t-il, augmenteront la production en Algérie de 58%, en trois ans. Ces mesures sont évi-demment salutaires, mais prises plus tôt, n’auraient-elles pas permis d’éviter cette guerre fratricide ?
À la base, nos vols d’entraînement ont repris et, au cours de ce dernier trimestre, nous embarquons à quatre reprises à bord du Bois Belleau, pour y effectuer des exercices avec l’escadre française et des navires britanniques. J’éprouve toujours autant de satisfaction à exercer mon activité d’officier d’appontage. Au retour des vols, je m’arrange toujours pour apponter le premier, afin d’aller vite prendre les raquettes pour ramasser les autres avions de la flottille. Je connais maintenant cha¬que pilote, ses qualités et ses défauts : sa nervosité, sa tendance à se présenter trop lent et trop cabré, ou au contraire trop rapide, sa trop grande assurance ou son indéci¬sion. Depuis ma qualification, je n’ai pas eu de problèmes majeurs lors des apponta¬ges. La confiance est totale entre les pilotes de la flottille et moi.
La paix des braves
C’est avec stupéfaction que, le 23 octobre à bord du Bois Belleau, j’entends les propos de de Gaulle, lors d’une conférence de presse : « Je dis, sans ambages, que la plupart d’entre eux, les hommes de l’insurrection ont combattu cou¬rageusement. Que vienne la paix des braves, et je suis sûr que les haines iront en s’effaçant. » Mais qui sont « les braves » ? Ceux qui à 97% ont voté pour la France, ceux qui se battent avec nos troupes régulières, les harkis ? Non, le Général a bien précisé : « les hommes de l’insurrection ». Le fait que certains rebelles aient fait preuve de courage ne justifie en rien la reconnaissance implicite de la cause pour laquelle ils se battent. Comment qualifier de braves les assassins d’El Halia, les po¬seurs de bombes de la Cafétéria et du Casino de la Corniche, ceux qui émasculent les prisonniers et les assassinent, ceux qui ont sauvagement massacré la population de Melouza, ceux qui égorgent les citoyens parce qu’ils veulent voter. Amirouche, le sanguinaire commandant la wilaya III fait-il partie des braves, lui qui, sous prétexte d’un complot imaginaire, a fait, ces derniers mois, subir la peine de « l’hélicoptère » à plusieurs centaines, peut-être plus de mille, de ses hommes – supplice qui consiste à suspendre les victimes au-dessus d’un feu de braise jusqu’à ce que mort s’ensuive ou jusqu’à ce qu’un aveu extorqué justifie leur égorgement.
Comment expliquer cette proposition de de Gaulle au moment où la rébel¬lion marque le pas après les mouvements de mai, et après le vote massif des Algé¬riens pour la France au referendum. Le FLN l’interprétera forcément comme une marque de faiblesse. Cette offre qui ne peut être le fruit d’une naïveté du Général, trait de caractère difficile à lui prêter, témoignerait-elle d’un changement de sa politi¬que ou d’une des manipulations dont il a le secret ? Deux jours plus tard le FLN re¬jette l’offre de de Gaulle, en rappelant qu’il n’y aura de paix possible qu’après une négociation entre la France et le « Gouvernement Provisoire de la République Algé-rienne », dont il vient récemment d’annoncer la création. Cette négociation qui consti¬tuerait une reconnaissance ipso facto de ce GPRA n’est évidemment pas acceptée par notre pays. Après ce double rejet de la paix des braves et d’une négociation, et compte tenu des résultats du scrutin du 28 septembre, nous n’avons plus qu’à achever la guerre sur le terrain. De Gaulle aurait-il fait son offre, persuadé qu’elle serait reje¬tée, uniquement pour justifier au monde nos futures opérations militaires ?

Le lendemain de mon retour à Carqueiranne, nous avons la visite surprise de mon beau-père qui se rend à Rome pour assister au sacre de Jean XXIII, récem¬ment élu pape. Mon beau-père, ami de longue date de Monseigneur Roncalli, est très fier de la fonction de « Gentilhomme de sa Sainteté », à laquelle le nouveau pape vient de le nommer et qui lui permettra de côtoyer ce « saint homme » à qui il voue une grande admiration.

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