16 – 1958, un espoir de courte durée (XIII)

Texenna
En décollant le lundi matin de Djidjelli, le pilote du T-6 fait un passage en rase-mottes sur la plage, puis sur La Crête, où plusieurs enfants répondent par de grands gestes à notre battement d’ailes.
Sur le chemin du retour, le pilote m’a promis de passer par Texenna, au¬jourd’hui sous le contrôle des fellaghas. Le choc est terrible pour moi : le village a beaucoup souffert, notre maison est en partie détruite. Par la blessure de son toit, j’aperçois, écrasé par les éboulis d’un mur effondré, notre vieux piano noir ! Après les souffrances humaines vécues par tant d’Algériens des deux bords, je suis surpris que cette simple perte matérielle puisse m’affecter à ce point, mais, pour moi, elle consti¬tue la violation d’un passé, violation peut-être prémonitoire de son anéantissement.
Préparation du referendum
Un projet de constitution élaboré sous la direction de Michel Debré a été approuvé le 14 août par un Conseil Constitutionnel et doit être soumis au referendum le 28 septembre prochain. Si le vote en métropole n’a pour seule conséquence que l’approbation de la constitution, il a une tout autre dimension pour les territoires de l’Empire français, dont le « oui » constituera une acceptation de leur adhésion à la Communauté française. Ceux d’entre eux qui répondront « non » accéderont ipso facto à l’indépendance. Ce vote constitue donc un véritable coup de poker. En Algérie, les opérations militaires se doublent désormais d’une guerre psychologique acharnée entre d’une part l’armée et l’administration françaises et d’autre part les rebelles, en vue de préparer ce scrutin. Tous les militaires sont impliqués à travers l’Algérie dans la campagne en faveur de ce « oui à de Gaulle ». De son côté, le FLN cherche tous les moyens de saboter ce referendum qui l’inquiète après le rapprochement des commu¬nautés algériennes en mai. Il intensifie sa propagande anti-française, et des fellaghas en armes parcourent les campagnes, les douars et les villes pour interdire aux popula¬tions de participer au vote. Ils déchirent les cartes d’électeurs, menacent de mort ceux qui iraient voter et, joignant l’acte à la parole, assassinent ceux qui font mine de résis¬ter. Pendant le mois qui précède le referendum, on va dénombrer plus de 500 atten¬tats sanglants. Le FLN double cette action d’une offensive terroriste sur le territoire métropolitain. Le 24 août plusieurs dépôts de carburant sont incendiés en France, à Rouen, Port la Nouvelle, Alès, et dans la banlieue de Marseille où le feu ne sera maî¬trisé que dix jours plus tard ; des casernes et des postes de police sont mitraillés, on dénombre 7 morts et plusieurs blessés ; un sabotage de la voie ferrée provoque le déraillement d’un train sur la Côte d’Azur.
Target fixation
Quelques jours avant la fin de ce séjour à Télergma, je suis envoyé en mis¬sion pour soutenir des troupes françaises sérieusement accrochées par les armes au¬tomatiques d’un groupe de rebelles réfugié dans une grotte au flanc d’une falaise rocheuse. Mon avion est armé de deux bidons de napalm. Sur les lieux, je repère l’objectif situé à une cinquantaine de mètres du sommet de la falaise. L’attaque sera délicate à mener. Sur un terrain plat le bombardement au napalm est facile, sa préci¬sion excellente : il suffit de faire une approche en vol horizontal à très basse altitude et, à l’instant où l’objectif disparaît sous le nez de l’appareil, d’appuyer sur le bouton de largage. Mais dans le cas présent, l’attaque ne peut se faire que face à la falaise, en volant horizontalement, à l’altitude de l’objectif. Je dois larguer mon bidon le plus tard possible et surtout avant d’avoir entamé ma ressource, faute de quoi le bidon arriverait forcément au-dessus de l’objectif. C’est probablement ce qui m’arrive au cours de la première passe. Le napalm s’enflamme à une vingtaine de mètres au- dessus de la grotte. Bien décidé à réussir ma deuxième attaque, je garde une ligne de vol parfaitement horizontale, et attends « le plus tard possible”. (Mais si cette expres¬sion a une signification précise lors d’un bombardement en piqué, où un altimètre détermine l’altitude minimum à ne pas franchir, elle n’a aucun sens dans une attaque frontale comme celle-ci, où aucun instrument de bord n’indique la distance de l’objec¬tif ni l’instant limite pour amorcer sa ressource. Dans ce cas, le « plus tard possible » est purement subjectif). J’appuie sur le bouton et tire violemment sur le manche. Le sommet de la falaise apparaît au-dessus du nez de mon appareil, trop haute me sem¬ble-t-il pour être franchie. Trop près de la montagne, je ne peux dégager en virage. En un mouvement réflexe, je pousse à fond la manette des gaz et accentue fortement ma pression sur le manche. Ma cellule se met à vibrer violemment, je suis à la limite du décrochage. La falaise fonce vers moi. Alors que je crois m’y m’écraser, mon avion passe juste au ras de la crête rocheuse. Je rends la main, reprends un vol hori¬zontal. Ces deux secondes furent trop courtes pour que je puisse imaginer la mort, et je n’ai pas eu peur. Mais le danger passé, je tremble maintenant de tout mon corps et mon cœur s’emballe. Je songe à Annie et aux enfants. Je revoie le visage d’Anne-Marie Parent après la mort de son mari, victime de cette fameuse target fixation, dont lui n’a malheureusement pas réchappé. Jamais plus je ne commettrai la même erreur, mais, dans notre métier, l’acquisition de l’expérience peut coûter cher. Les militaires au sol n’ont pas réalisé ce qui s’est passé. Ils exultent et me félicitent à la radio : mon bidon a pénétré à l’intérieur de la grotte, l’ennemi est anéanti !
Nous arrivons au terme de sept semaines à Télergma. L’équipage a travail¬lé d’arrache-pied dans des conditions particulièrement difficiles, une chaleur éprou¬vante, doublée certains jours d’un sirocco si violent que la poussière soulevée interdisait les vols. Pour remercier l’équipage, j’organise une grande diffa avec cous¬cous, méchoui et gâteaux arabes. Cette fête, bien arrosée, se termine tard dans la nuit. Elle a été une occasion de resserrer les liens entre pilotes et mécaniciens, indispensa¬bles à l’efficacité de la flottille.

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