16 – 1958, un espoir de courte durée (XII)

Deux jours à Djidjelli
Un pilote de l’armée de l’air doit aller passer deux jours à Djidjelli. Il dis¬pose d’une place sur son T-6 et me propose d’en profiter. Je saute bien sûr sur l’occasion. Le samedi 9 août, en fin de matinée, nous nous posons sur le petit terrain d’aviation de Djidjelli où l’on vient me chercher en auto. Mon cœur se serre en mon¬tant vers La Crête et je suis saisi d’une grande émotion en apercevant notre vieille tour. Je ne l’avais pas revue depuis plus de trois ans. Les Cretois, très nombreux en cette période de vacances, m’accueillent comme l’enfant prodigue, mais mon bonheur est teinté d’une étrange mélancolie. Je venais pour un retour à mon enfance et, dans la cour, je découvre de nombreux jeunes que je ne connais pas ou ne reconnais plus : des bébés, qui ont à peine l’âge des miens ; une autre génération ! J’espérais retrouver des lieux précisément inscrits dans ma mémoire : le bosquet dans le jardin où, ado¬lescents, nous nous cachions pour fumer nos premières cigarettes, le grand arbre au sommet duquel flottait le fanion du « club anti-chipies », que nous avions constitué entre cousins pour nous défendre des filles. Le jardin est maintenant en friche, les souvenirs se sont estompés. Mon imagination d’enfant avait sans doute embelli les lieux, ils ont perdu pour moi une partie de leur âme. L’absence d’Annie à mes côtés lors de ce pèlerinage explique aussi mon désarroi ; j’avais tant désiré parcourir avec elle mes souvenirs d’enfance et mes rêves d’adolescent.
Je suis happé par le tourbillon de ma grande famille. Harcelé de questions sur les opérations, je suis obligé d’avouer mon ignorance de leur objectif précis et de leur efficacité réelle. Mes oncles me font part des difficultés qu’entraîne pour eux le terrorisme. Ils risquent leur vie chaque jour en allant travailler à la ferme. Des ou¬vriers fidèles les préviennent heureusement, par un code préétabli, chaque fois que les fellaghas rôdent aux abords de la propriété. La présence à La Crête de Marie- Claire Legris, que notre famille a accueillie après l’assassinat de son père et l’enlève¬ment de sa mère, souligne le caractère dramatique de notre époque. Les événements de mai ont cependant ravivé l’espoir jamais vraiment perdu que tout rentrerait fina¬lement dans l’ordre.
A midi, nous sommes une trentaine autour de la grande table dressée sur la terrasse, quand une patrouille de quatre Corsairs traverse notre ciel. L’un après l’autre les avions piquent sur une colline quelques kilomètres plus loin. L’étrangeté de ma situation est à l’image de celle de l’Algérie : je suis là, attablé en famille devant un bon repas, et, comme au spectacle j’assiste à un acte de guerre violent, mené par les avions et les pilotes de ma propre flottille, sur une terre qui est mienne, contre des ennemis difficiles à distinguer des amis. Guerre et paix sont ici étroitement liées.
Bonne-maman
Une de mes principales motivations pour venir à Djidjelli était de revoir Bonne-maman. Je passe effectivement de longues heures avec ma vieille grand-mère, maintenant âgée de 88 ans. Physiquement, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, mais en dépit de sa fatigue évidente, elle fait preuve d’une vitalité hors du commun. Ses yeux bleus, maintenant enfoncés dans ses orbites, pétillent encore d’intelligence, et son esprit est toujours aussi vif. Comme autrefois, le matin après son réveil, elle tient salon dans sa chambre autour de son lit. Les enfants, à tour de rôle, passent lui dire bonjour. Pour chacun d’eux, elle a un mot d’amour… et un bonbon d’anis, qu’elle extrait de la traditionnelle boîte ronde décorée de l’image d’un berger offrant des anis à sa bergère, dans un décor champêtre avec l’abbaye de Flavigny en toile de fond. Ce cérémonial achevé, les adultes en vacances s’attardent auprès d’elle, parfois des heu¬res entières. C’est mon cas ce dimanche. La conversation de Bonne-maman est éclec¬tique. En dépit de son âge, elle est curieuse de tout et a toujours soif de nouvelles connaissances. Après ses nuits d’insomnies, passées à lire tout ce qui lui tombe sous la main, elle aime le matin s’entretenir de ses récentes découvertes. Regrettant de ne pas connaître l’anglais, elle s’est munie d’un dictionnaire et tente, non sans succès, de déchiffrer des articles de revues anglo-saxonnes. Elle m’interroge évidemment sur mes activités à Télergma. Elle est au courant, mieux peut-être que je ne le suis moi- même, des opérations militaires. Elle connaît le nom des régiments qui y sont enga¬gés, celui des généraux ; elle peut citer les différents types d’avions qui sont em¬ployés en Algérie, et je découvre à ma grande surprise qu’elle a une idée assez précise des principales caractéristiques du Corsair ! Elle se passionne pour la politi¬que ; ses idées et ses préférences sont marquées et elle ne cache pas sa méfiance en¬vers de Gaulle. Après un détour par la littérature dont elle est férue, elle aborde des sujets scientifiques, m’exprimant son regret de ne pas être en mesure d’appréhender les données de la science moderne et d’être contrainte, notamment dans les domaines de la physique et de l’atome, de se limiter à la lecture d’ouvrages de vulgarisation, dont son esprit critique l’incite à se méfier. Un sujet lui tient particulièrement à cœur, celui de la mort. Elle qui a connu de si nombreux deuils, notamment celui de mon père, m’avoue que depuis son plus jeune âge la mort est pour elle la source d’une angoisse permanente. Sa foi profonde et sa certitude de retrouver plus tard les siens ne lui sont, regrette-t-elle, d’aucun secours. Ce rejet de la mort est-il le moteur de son étonnante vitalité, le motif de son intarissable soif d’apprendre, ou en est-il la consé¬quence ?
Après deux heures de conversation, Bonne-maman manifeste des signes de fatigue. Elle s’enfonce progressivement dans ses oreillers, sa voix déjà douce s’affai¬blit peu à peu, ses paupières se ferment un instant. Il est temps de prendre congé. Je m’approche de son lit et me penche sur elle. De ses bras décharnés, elle m’enlace avec tendresse. Je sens bien qu’il s’agit d’un adieu.
L’après-midi, je me rends en bas du jardin, au caveau familial où reposent Adrien et Esther Noël, les fondateurs de La Crête et de notre dynastie, mon grand- père Bachelot, mon propre père et de nombreux membres de la famille, parmi les¬quels beaucoup d’enfants morts faute de soins, quand les médecins étaient rares et les hôpitaux encore inexistants dans le bled.

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