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Le LCM 9136 (VII)

Avec Guillen, nous préparons les opérations. À leur issue, nous rédigeons la multitude de comptes-rendus exigée par nos états-majors. Nous préparons aussi les propositions de citations pour les membres de la Dinassaut qui se sont distingués. Séances mémorables, au cours desquelles Pierre fait preuve de génie dans la recherche de termes élogieux, jamais vulgaires, mais toujours ronflants. Nous rions de bon cœur : « Matelot dont la hardiesse n’a d’égale que la modération, n’a pas hésité, en dépit de risques certains… etc. etc. » Aujourd’hui nous pouvons, sans scrupule, en rajouter, le récipiendaire est mort. Ces quelques lignes d’hommage et une décoration à titre posthume témoigneront à ses parents du « devoir accompli ». Dérisoire réconfort !

Trois autres officiers complètent l’état-major de la Dinassaut. Houette, un camarade de promotion, petit bonhomme particulièrement dynamique, assure la fonction de second du LSIL. Les trois LCM de la Dinassaut sont commandés par Voge, un de mes fistots1, un garçon qui en dépit de son allure nonchalante, déborde de vie et d’humour. Enfin Boullier, un autre de mes fistots, homme de devoir, tou¬jours prêt à rendre service, commande la 296e section d’Engins d’Assaut.

La Dina 6 a été renforcée d’une section d’EA, de plusieurs LCM, dont le mien, et d’un LCT, bâtiment de quelques centaines de tonnes et de quarante mètres de long. Le LCT est la plus grosse des barges de débarquement utilisées sur le fleuve. Sa large cuve permet d’entasser plusieurs centaines d’hommes ou d’embarquer des chars ou autres véhicules. Notre convoi emprunte un long canal rectiligne qui part du Mékong vers l’extrémité sud de la Cochinchine. EA et LCM ouvrent la marche, suivis du LCT. puis du LSIL. Le canal est peu profond. Moins d’un mètre d’eau sous les coques. Il est étroit, à peine deux fois plus large que le LCT. Notre allure est pour cela très lente.

Un grand boum ! Une mine vient d’ouvrir une brèche sur le flanc du LCT. L’explosion n’a pas fait de victimes, mais le bâtiment s’enfonce lentement. Si nous n’arrivons pas à renflouer le LCT, il faudra renoncer à l’opération; et ce canal, principale voie de communication et de ravitaillement de la région, désormais obstrué par l’épave, ne sera plus utilisable que par de petites embarcations. Il faut absolument sortir de là cette lourde coque qui repose maintenant sur le fond vaseux du canal. Pas de route pour acheminer une grue de Saigon, aucun hélicoptère assez puissant pour soulever ces 250 tonnes. La situation est critique. Des officiers vietnamiens, embarqués sur le LSIL, descendent à terre palabrer avec les habitants d’un village voisin. Ils reviennent, sourire aux lèvres ; ils ont la solution. Une heure plus tard, deux gros¬ses jonques arrivent chargées de terre. Elles sont à ras d’eau. Elles accostent de part et d’autre de l’épave. Les boscos du bord déroulent un long câble d’acier, le passent à l’avant du LCT et, à l’aide d’un treuil, le font glisser en force sous la coque. Les deux extrémités du câble, sortant de chaque bord, sont entourées autour des jonques, et le câble est tendu. Les berges sont ensuite investies par une multitude de paysans munis de paniers. Cette armée a vite fait de décharger les tonnes de terre qui emplissaient les jonques. Le miracle s’accomplit : l’ensemble jonques et LCT déjauge lentement de quelques décimètres. La brèche dans la coque émerge, une tôle est soudée, une pompe mise en route pour évacuer l’eau du bâtiment, et le tour est joué ! Le convoi appareille. Voilà comment l’ingéniosité des Vietnamiens, leur expérience de la navi¬gation fluviale et leurs méthodes ergonomiques empruntées aux fourmis, ont permis, par une simple application du principe d’Archimède, de résoudre un problème pour lequel aucun de nous n’avait été capable d’entrevoir la moindre solution !

Le LCM 9136 (VI)

Dans les zones « non contrôlées » nous ne sommes pas autorisés, en principe, à descendre à terre. Mais, fatigués des conserves, nous violons fréquemment cette interdiction pour nous ravitailler en produits frais. Notre bep, accroupi entre deux canons de 20 millimètres, les mijote sur un petit récipient à charbon, récipient en terre semblable au « canoun » arabe qu’à Mascara, pendant la guerre, maman utilisait pour faire la cuisine. Dans les zones « pacifiées », nous faisons notre marché dans les villages. Ailleurs nous améliorons notre ordinaire en pêchant « à la grenade » ou en piratant canards et cochonnets. Sur les chemins ou les diguettes des rizières, nous nous déplaçons avec précaution pour éviter les pièges. Pour franchir les arroyos, il faut passer sur les « ponts de singe » : deux bambous jetés en travers du cours d’eau, l’inférieur pour y marcher, le supérieur pour sc tenir. La traversée tient de l’exercice d’équilibriste, mais on s’y fait. Ceux qui restent à bord sont en alerte, prêts à nous protéger de leur feu.

Les opérations se succèdent, avec des noms plus ou moins évocateurs ou nostalgiques. C’est la septième opération Tourbillon, la sixième Partisan. Jura suc¬cède à Provence. Aujourd’hui, me voilà responsable du groupe marine de Partisan 7 : une section d’EA et trois LCM. Un fort contingent de l’armée de terre ratisse le canal qui, partant de « Marché 17″, borde le sud de la plaine des Joncs. Ba Cut, avec son bataillon, participe à l’opération. Nos LCM remplis de troupes, nous péné¬trons dans la zone dangereuse. Les hommes sont au poste de combat, prêts à faire feu à la moindre alerte. Juché sur le toit, je scrute l’horizon avec mes jumelles. Je crois rêver : des hommes, vêtus de noirs, se promènent tranquillement, plus loin au bord du canal. Aucune troupe amie n’est prévue en ce lieu. « Ouvrez le feu ! » Mon ordre détend ceux qui longtemps sont restés en alerte. Nos projectiles soulèvent des gerbes d’eau, couchent les joncs. « L’ennemi » reste calme et brandit un drapeau blanc au canon d’un fusil. « Cessez le teu ! ». Nous nous approchons avec précaution de ce groupe suspect. Un officier, à l’allure encore jeune, arbore quatre galons de l’armée française. Le commandant Ba Cut sourit du coin des lèvres. Aucune agressivité, mais aucune justification non plus de sa présence ici. Il a simplement devancé l’heure. Une nouvelle fois, Ba Cut a eu « la baraka ». Il la perdra, quelques années plus tard, quand Bao-Dai, lassé par de nouvelles trahisons, le fera guillotiner sur la place de Vinh Long comme un vulgaire assassin !

Les opérations prenant de l’ampleur, nous travaillons de plus en plus avec la Dina 6. L’atmosphère à bord du bateau de commandement est fort sympathique. Le LSIL 9030 a non seulement l’allure d’un vrai bateau, mais il en offre aussi tous les « conforts » : carré des officiers avec maître d’hôtel et cuisinier, bonne table, chambres individuelles pour chaque officier, postes confortables pour les quarante membres de l’équipage, salles de douche… De quoi nous faire rêver, nous qui vivons entassés dans nos engins !

Le capitaine de corvette Bordeaux, qui commande la Dinassaut et le LSIL n’est plus tout jeune. Il a passé la quarantaine ! C’est un père pour un équipage d’uni moyenne d’âge inférieure à 22 ans. Sa compétence est grande, et il sait déléguer. Sot autorité incontestée ne l’empêche pas d’être proche des hommes qui ont grandi confiance en lui. Sa bonne tête, ronde et joviale, s’illumine toujours d’un bon sourire même quand il souffre de terribles crises de goutte, qui parfois l’immobilisent com plètement. Bon vivant, il aime la bonne chère et ne dédaigne pas la boisson. Son sens de l’humour n’a d’égal que celui de l’adjoint de la Dinassaut, Pierre Guillen. C’est un de mes anciens. J’étais très proche de lui à l’École navale, et je le retrouverai trente trois ans plus tard comme patron à l’Union des Industries Métallurgiques et Minière! à Paris !

Le LCM 9136 (V)

En dehors des opérations au sein de la Dina 6, nous passons le plus clair de notre temps à patrouiller de jour comme de nuit. Nous montrons le plus possible notre présence pour protéger le réseau de navigation, seule voie de communication e de ravitaillement dans le delta. Les patrouilles de nuit sont particulièrement éprou vantes. Pour ne pas être repérés, nous longeons les berges au plus près pour nou: confondre avec la végétation. Nous frôlons les branches des arbres. Le silence est d< rigueur. Il n’est troublé que par le ronronnement de nos moteurs au ralenti et les coassements puissants des crapauds-buffles. Par nuit sans lune ou lorsque la pluie tombe à seaux, l’obscurité est totale ; seule apparaît la pâle lueur de milliers de lucioles, qu s’allument et s’éteignent toutes au même instant dans un arbre. À tour de rôle les veil leurs se relaient sur le toit, et descendent fumer une cigarette à l’abri des regard; ennemis. Personnellement, grâce à ma pipe, je fume sans être vu.

Avec la nuit, grandit l’angoisse. On a peur des mines, des bazookas ou du tir d’un Viet isolé, qui, embusqué dans la végétation, attendrait notre passage pour ouvrir le feu à l’arme automatique ou au lance-grenades. Après des heures de calme et des journées d’attente, ces attaques nous surprennent chaque fois. À l’intérieur nous sommes entourés de blindage, mais sur le toit, rien ne nous protège. Nous crai¬gnons particulièrement les tirs de bazooka. De fabrication locale, bricolés avec de vieux tuyaux d’acier, ils n’en lancent pas moins des projectiles redoutables qui percent les blindages et projettent à l’intérieur de nos engins une grenaille meurtrière. Aucune protection efficace n’existe contre eux, seules la discrétion et la vitesse nous permettent d’échapper à leur tir. Mais notre vitesse est souvent réduite par le dragage que nous sommes contraints d’effectuer, car les mines sont les armes de nos adver-saires que nous redoutons le plus. Nous avons, à plusieurs reprises, mesuré leurs, effets dévastateurs sur nos engins à fonds plats. Déposées au fond des rivières, elles sont commandées par fil depuis la berge. Contre elles, le dragage est la seule défense efficace. Il est effectué par nos anges gardiens, les « Engins d’Assaut » (ou EA). De fabrication française, ces « véhicules blindés du fleuve », ont l’appui feu pour mission essentielle. Comme les LCM, leurs « grands frères », ils sont fortement armés et blin¬ dés. Comme eux, ils sont couverts d’un toit, mais celui-ci, pentu, est peu confortable. Tels les gendarmes, les EA vont toujours par deux, formant une « section » avec un « amiral » et son « sectionnaire ». Chaque section est commandée par un enseigne de vaisseau. Chaque engin est armé par six ou sept hommes qui vivent en permanence dans cette coquille de vingt mètres carrés. En convoi sur le fleuve, une section d’engins ouvre toujours la marche. Elle assure les fonctions d’éclaireur et de guide de navigation, et c’est elle qui effectue le dragage. De chaque côté du fleuve, un engin navigue au plus près du rivage, tractant au bout d’un câble d’une quarantaine de mè¬tres une lourde drague, qui racle le fond pour couper les fils de commande des mines. La mission de dragage est particulièrement dangereuse, car le dragueur n’est pas protégé des mines qu’il neutralise, et parce que, navigant à proximité de la berge, il est une cible facile pour les tireurs ennemis, d’autant plus que la drague qu’il traîne le ralentit et gêne ses manœuvres. En queue du convoi, une autre section d’engin sert de « voiture balai » et de renfort en cas de besoin.

Le LCM 9136 (IV)

Le retour à Vinh Long est calme. Nous frôlons au passage les touffes de bananiers qui par endroits bordent le canal. Le claquement d’un coup de feu. Une explosion soulève une gerbe d’eau, une grenade antichar nous a manqués de peu. Notre riposte au canon est rapide et brutale. Le servant connaît le secteur, il étaii sur le qui-vive. « Cessez le feu ! » Notre brève réplique n’a sans doute eu aucun effet, le tireur viet étant sûrement enterré. Elle nous aura au moins permis de libérer nos pulsions vengeresses. Mon baptême du feu fut bien court. Je l’avais imaginé plus fulgurant !

Six heures du soir, l’odeur du nuoc mâm nous guide vers Vinh Long. Une nouvelle mission nous attend dès demain.

Je rallie la Dina 6 pour une opération de huit jours dans la plaine des Joncs. Une unité de l’armée de terre composée de légionnaires, de tirailleurs sénégalais et de supplétifs vietnamiens a été sérieusement accrochée. Les blessés sont nombreux. Je suis chargé de leur évacuation vers Vinh Long. Trente-cinq de ces malheureux sont entassés dans le fond du LCM. Ceux qui ont sauté sur des mines sont particulière¬ment atteints. Parmi les blessés, plusieurs Algériens et quelques Sénégalais. Ces soldats africains ont fait preuve d’un courage légendaire sur les champs de bataille des deux guerres mondiales, mais, dans cette guérilla, ils sont déroutés par un ennemi invisible, par ces marécages, ces rizières, ces villages truffés de pièges : une grenade sur la goupille de laquelle est fixé un fil attaché à un point fixe et qui explose quand on prend le fil avec son pied, trappes à clous ou à bambous biseautés sur lesquels on s’empale. Ici, tout peut être piégé : les armes abandonnées, les portes des maisons, les meubles, les sacs de riz, les animaux, les morts aussi, et même les bles¬sés !

Une longue expérience n’est pas nécessaire pour diagnostiquer la gravité des blessures. Ce légionnaire et ce Sénégalais, avec les deux jambes éclatées, ce jeune Vietnamien, avec un large trou juste sous la ceinture, vont mourir. Tout le monde le sait. Leur agonie est silencieuse, pas même un gémissement, seuls leurs traits trahissent la souffrance. Deux heures, au moins, pour rallier Vinh Long. Pas d’infirmier à bord. « Commandant ! Nous avons de la morphine dans la pharmacie. » Moi qui craignais la vue d’une simple seringue, je pique deux des blessés, sans la moindre appréhension. J’hésite un instant à piquer le troisième. La consigne interdit la morphine pour les blessés du ventre, mais devant le regard déjà perdu du malheu¬reux, qui de toute façon sera mort avant d’arriver à l’hôpital, je surmonte mes scrupu¬les. Certains des blessés vietnamiens ont à peine 16 ans. Us me regardent, comme indifférents, fermer les yeux des trois hommes qui n’ont pas survécu. À Vinh Long, des ambulances nous attendent sur le quai. Les infirmiers et les chauffeurs nous ai¬dent à débarquer les blessés et les morts. Nous repartons aussitôt pour d’autres rota¬tions.

Quelques jours ont suffi pour brouiller la belle image de l’Indochine que je m’étais bâtie à la lecture des récits du lieutenant de vaisseau Garnier, où il décrit avec talent sa remontée du Mékong, au siècle dernier, à la découverte du Cambodge et du Laos. Mon cours d’histoire maritime a, sans nulle doute, édulcoré la description de cette conquête de l’Indochine ! À bord de leurs canonnières, les La Grandière, Rivière, Garnier et autres grands anciens ont sûrement, eux aussi, été témoins, acteurs peut-être, des mêmes violences. De cette conquête, notre histoire n’a retenu que les actes héroïques et les bienfaits de la « pacification ».

Depuis un mois, avec mon LCM, je ratisse la plaine des Joncs qui couvre le nord de notre territoire, et parcours l’inextricable réseau fluvial du Mékong, ses cinq larges bras, ses affluents, sous-affluents multiples, songs, racs et arroyos. Des canaux rectilignes relient entre eux ces fleuves et rivières, complétant ainsi cette gigantesque toile d’araignée. Nous nous faufilons dans les moindres voies d’eau.

Le pays est plat, parfaitement plat. Les rivières sont bordées de rizières ou d’une épaisse végétation, palmiers d’eau, bananiers, cocotiers. Les villages sont nom-breux. Leurs maisons, alignées le long des berges, sont faites de paille de riz, de bambous tressés et de troncs d’aréquiers. En dehors des opérations, ces villages sont très animés. L’absence apparente de vie est pour nous l’indice certain de la présence des Viets. À notre passage, sampans et jonques bondissent sur nos vagues de sillage, provoquant la joie bruyante des gamins et la colère des pêcheurs contraints de relever à la hâte leurs filets carrés suspendus à de longs balanciers de bambou. La rivière boueuse abrite quantité de poissons, crustacés, reptiles et sangsues. Particulièremem sale dans la traversée des villages, elle sert de rue, de lavoir, d’égout et de piscine Tout le monde s’y trempe, les gnios mais aussi les adultes, les buffles qui aiment se vautrer dans la vase, les chiens, les canards et les cochons noirs du Viêt-nam. Nous n’hésitons pas, non plus, malgré les risques de dysenterie, à nous plonger dans ces eaux malodorantes. Quand nos provisions d’eau potables sont épuisées, il nous arrive même d’en boire. Une pincée de permanganate en cache le goût et doit, d’après notre médecin, protéger nos santés. Nous nous soucions peu de ce type de risque et rions de l’anecdote d’un soldat, planqué à l’état-major, qui aurait attrapé des amibes er tombant accidentellement avec sa moto dans la rivière de Saigon !

Le LCM 9136 (III)

Il y a deux ans, Ba Cut le chef d’un des principaux groupes Hoa Hao, un ancien sous- officier de l’armée française, a fait dissidence avec sa compagnie. Après plusieurs combats contre nos troupes, poussé par une haine des Viets plus forte que son hostili¬té aux Français, il s’est rallié à nos forces. En récompense, on l’a promu. Une fois de plus, il a trahi, mais s’est rallié à nouveau. De trahison en ralliement, de promotion en promotion, il a pris du galon. Lors de sa dernière dissidence, la Dina 6 a participé aux opérations contre lui. Il était alors maître d’une grande partie de la plaine des Joncs. Les combats furent très rudes. Ba Cut s’est rallié une nouvelle fois. Maintenant com¬mandant, il se bat avec nous contre les Viets, et – comble d’ironie – il se bat aussi contre d’autres sectes dissidentes.

« Marché 17″, le poste Hoa Hao que nous ravitaillons n’est pas d’obédience Ba Cut. Il dépend d’un groupuscule encore plus féroce. Lorsqu’un des siens s’empare d’un ennemi, il le décapite et mangerait, dit-on, son foie !

Le poste est en vue. Comme tous les autres postes de Cochinchine, il ressemble au fortin construit par Robinson pour se protéger d’éventuels sauvages. Une palissade enclôt un espace où se dresse une tour de guet. Tout le poste est bâti avec des aréquiers, hauts palmiers dont le tronc rectiligne constitue un matériau de construction idéal. À l’intérieur, quelques cagnas de bambous, recouvertes de palmes et de feuilles de bananiers, complètent l’installation.

Une tête coupée, fichée sur un bambou, nous fixe de ses yeux révulsés, là, face à nous, sur la berge, comme une sentinelle ! Révélation brutale de l’horreur de la guerre ! Jusqu’à ce jour, je n’ai vu qu’un seul mort. J’avais sept ans. C’était à Djidjelli pendant les vacances. Mon arrière-grand-mère, dite « grand-mère Noël », s’était éteinte, tout doucement, à quatre-vingt-quatorze ans. Nos parents, rassurés par le masque paisible de notre aïeule, nous avaient autorisé à la revoir sur son lit. J’ai de¬puis gardé un souvenir idéalisé de ce visage à qui la mort rendait la beauté que l’âge avait masquée. J’avais ainsi une vision apaisante de la mort, mais cette tête sanglante et sa bouche grimaçante me confrontent brutalement à son autre visage ! Le sous- officier Hoa Hao commandant le poste est là, debout sur la berge. Souriant, vêtu de noir, il porte un large chapeau de brousse. L’équipage m’observe. Comment le jeune enseigne va-t-il se comporter ? Je cache mon émotion, dissimule ma révolte. Nous beachons devant ce sinistre trophée. La porte du LCM s’abaisse. Je mets dignement ma casquette et descends seul à terre. Le chef du poste me salue. Pendant le déchar¬gement du ravitaillement, il me fait visiter son domaine et me propose de partager son repas, un simple plat de riz. Un regard vers la berge et cette tête qui garde l’entrée du poste, et je prétexte du peu de temps dont je dispose pour décliner l’invitation et regagner le LCM. Une boite de singe, un plat de légumes mijoté par notre bep et une salade de cœurs d’aréquier remplaceront avantageusement le repas cannibale que j’aurais pu involontairement partager, si je n’avais été, au préalable, informé des mœurs Hoa Hao !

Les loukbins ont enserré notre embarcation d’un épais tapis vert. Ces jacin thés d’eau, sortes de nénuphars prolifiques, flottent au gré des courants sur toutes les rivières et les racs de Cochinchine. Les Viets s’en servent comme arme défensive. Ils dressent des obstacles où les loukbins s’entassent et forment de véritables barrages qui freinent et peuvent même stopper la progression de nos engins. Plus grave, ces plantes aux racines tentaculaires obstruent les crépines d’aspiration d’eau de nos mo¬teurs. Pour les dégager, une seule solution : plonger sous la coque et les taillader au coupe-coupe. L’eau est infestée de sangsues, mais aussi de serpents, dont certains qui peuvent mesurer plus de deux mètres se faufilent entre nos jambes. Soldats et marins vietnamiens sont friands de ces reptiles. Ils les saisissent par la tête pour en éviter le! morsures, les sortent de l’eau en poussant de grands cris de victoire, les découpent en rondelles et s’en régalent après les avoir fait griller. Sortis de l’eau, nous nous débar¬rassons des sangsues, une à une, en les brûlant avec une cigarette.

Le LCM 9136 (II)

On peut aujourd’hui revoir l’image de ces LCM dans des films qui relatent la guerre d’Indochine et Le Crabe tambour de Schoendoerffer, fait une description fidèle de la vie que jeunes enseignes nous menions à cette époque sur le fleuve.

Nous sommes douze membres d’équipage : moi-même, deux quartiers- maîtres – l’un me sert de second, l’autre de « chef mécanicien” – huit matelots et le « hep ». Ce dernier est un personnage très important du bord. C’est un civil, embauche pour assurer l’approvisionnement en vivres et faire la cuisine. Rien ne le distingue des autres membres de l’équipage. Il a son armement personnel, son poste de combat, et participe à toutes nos activités. Mon arche de Noé abrite un Marocain, quatre Viet¬namiens, sept Français, en majorité bretons, et un python. Un vrai python de six mètres de long. Son propriétaire, un matelot, grande bringue à la barbichette rousse, un peu farfelu, l’a acheté dans un village et ramené à bord. Les pythons bien nourris dorment heureusement beaucoup, et le nôtre est gavé. Tous les trois ou quatre jours un canard ou un cochon de lait – vivant bien sûr – calme son appétit et assure notre tranquillité. Il dort lové sous la couchette de son maître, digérant tranquillement la grosse protubérance qui le dilate à mi-longueur. Il est de beaucoup le plus discret des membres de l’équipage !

Je suis le « bleu » à bord du LCM 9136, tous les autres ratissent le Mékong et la plaine des Joncs depuis des mois. Cette ancienneté transparaît dans leur compor¬tement comme dans leur tenue. Mon équipage s’apparente à celui du Bounty, après la mutinerie : de vrais pirates, avec des airs de durs. En fait, de grands ados trop vite mûris par la guerre. Promiscuité, privations et risques ne leur font plus peur, les souf¬frances non plus. Ils sont fiers, et heureux semble-t-il, de les affronter. Leurs conver-salions – mis à part les inévitables couplets nostalgiques sur la petite amie, réelle ou imaginaire, laissée en France – portent le plus souvent sur les opérations et le dernier accrochage avec les Viets. Nos jeunes combattants racontent déjà leur campagne, pourtant inachevée. Leurs camarades vietnamiens écoutent, un immuable sourire aux lèvres. Que pensent-ils au juste ? Cela m’intrigue, mais mes matelots français ne se posent pas ce genre de questions. Le climat est bon ; aucun conflit à bord. L’équipe est solidaire, unie par un amour commun, celui de notre LCM. Étrange sentiment, peut-être, mais nous aimons notre coque de noix, notre tas de ferraille, à la manière dont on peut aimer une maison de famille. Chaque matelot est aussi fidèlement atta¬ché à son arme. Cow-boy de la rizière, il la démonte, la remonte avec patience, l’asti¬que, la graisse, la bichonne et la scrute avec respect. C’est sa propriété, son jouet, presque sa raison d’être, son seul bien, ici loin de chez lui. « Ah ! Commandant, vous savez, je l’aime ce canon de 20 », déclaration d’amour du responsable de l’aime meurtrière !

Hier, je prenais mon commandement et ce matin déjà, à cinq heures, nous appareillons pour ravitailler un poste de la plaine des Joncs. Ma première mission de guerre, ma découverte de ce fameux marécage, ce lieu mythique, domaine presque privé des Viets. J’y recevrai peut-être mon baptême du feu. Je le souhaite, mais n’ose me l’avouer. Je réprouve la violence, mais l’espère à la fois, sentiment équivoque de la quête d’un fruit défendu !

Deux heures de navigation sur les eaux inertes d’un canal rectiligne. Par¬fois, au croisement de deux voies d’eau, un poste dresse sa tour de guet. Celui que nous ravitaillons aujourd’hui est occupé par des Hoa Hao, membres d’une secte aux nombreuses ramifications, dont la fidélité à notre cause laisse pour le moins à désirer.

Le LCM 9136

Ma vraie campagne de guerre en Indochine commence vraiment ! La FAIS est l’unité opérationnelle qui regroupe l’ensemble des bâtiments de la Marine sur les fleuves de Cochinchine, du Cambodge et d’Annam. Les engins fluviaux sont répartis dans des bases plus ou moins importantes et plus ou moins éloignées, Saigon et Thu Do Mhot sur la rivière de Saigon, Cantho, My Tho, Vinh Long sur les bras du Mé- kong, Phnom Penh au Cambodge, Tourane et Quang Khé sur la côte d’Annam. Des engins fluviaux de tailles plus ou moins importantes, et en nombre variable en fonc¬tion des besoins opérationnels, sont regroupés dans des Divisions Navales d’Assaut, ou Dinassauts, autour d’un bateau de commandement, un LSIL. Les Lcinding Ships Infantery Large, malgré leur faible tirant d’eau, qui leur permet de remonter des riviè¬res peu profondes, ont cependant l’apparence de « vrais bateaux » ; ils ressemblent à de petits avisos. Quatre Dinassauts sont opérationnelles en Cochinchine : les Dina 1,2, 4 et 6. Chacune d’elles est commandée par un capitaine de corvette assisté d’un en¬seigne, qui occupe la fonction très prisée « d’adjoint de Dinassaut ».

Après trois jours d’une attente qui me paraît interminable, je reçois ma no¬mination de commandant du LCM 9136, basé à Vinh Long. Commandant ! Seul un marin peut comprendre la magie de ce mot, l’objectif de tout officier de marine. Moins d’un an après ma sortie de la Jeanne, me voici « le seul maître à bord après Dieu », certes, d’une simple barge de débarquement, mais qu’importe, j’en serai tout, de même le commandant.

Marine Vinh Long est bien modeste : sur le bord du Mékong, une maison toute simple, pompeusement surnommée « la villa », et un appontement de bois. Au rez-de-chaussée de la villa, une grande pièce est à la fois notre salle à manger, notre salle de repos et notre bureau. À l’étage, la chambre du lieutenant de vaisseau Cou- londre qui commande la base jouxte un dortoir que partagent les cinq enseignes< commandants des engins. Une fabrique de nuoc mam toute proche diffuse une odeur pestilentielle. Au-dessus du ponton, des poissons, suspendus par la queue, pourris¬sent lentement au soleil. Il s’en égoutte une liqueur fétide qui, après une préparation dont j’ignore les étapes, donnera le nuoc mam, assaisonnement indispensable à tout plat vietnamien. Cet effluve constitue, paraît-il, un excellent repère, quand au retour d’une mission sur le fleuve, il faut regagner Vinh Long par nuit noire.

Le lendemain de mon arrivée, c’est la cérémonie officielle de ma prise de commandement. À voix haute, le lieutenant de vaisseau Coulondre déclare aux onze membres de mon équipage, revêtus de leur plus belle tenue et alignés au garde vous sur l’appontemcnt devant notre LCM : « Quartiers-maîtres et marins, vous connaîtrez l’enseigne de vaisseau Bernard Bachelot comme votre commandant et obéirez en tout ce qu’il vous ordonnera, pour le service et la grandeur des armes de France, »

Deux jours plus tard, dans une lettre à maman, je décris ainsi mon LCM :

« Tout le monde a vu des LCM et autre barges de débarquement dans les films de guerre, mais le LCM d’Indochine n ’a plus rien de commun avec son ancêtre dont il n’a gardé que la coque. C’est une boite métallique de seize mètres de long, sur quatre mètres de large, dont la proue plate est une large porte, qui s’ouvre en s’abaissant. A T avant, un volume parallélépipédique de douze mètres de long et quatre de large, la « cuve », sert soit de logement à l’équipage, soit d’emplacement pour le chargement. Nous vivons à douze dans ce réduit. Douze couchettes sont fixées sur les cloisons ; une par personne, c ’est mieux que sur un sous-marin ! Une table et des caissons pour nos affaires. Une fois les couchettes rabattues et la table pliée la cuve est vide pour les opérations. On peut alors, dans cet espace de qua¬rante huit mètres carrés, entasser cent vingt hommes avec leurs équipements, un ou deux véhicules ou des chargements les plus divers : caisses de munitions ou de vi¬vres, sacs de riz, volailles, vaches, cochons, et souvent des rouleaux de barbelés et des troncs d’aréquiers’ pour la construction de nouveaux postes. Pendant les opéra-dons, parfois la cuve est pleine de blessés ou de morts que nous évacuons, ou bien elle est remplie de civils, femmes, enfants, vieillards qui préfèrent quitter les zones de combat. Quand la cuve est occupée, la passerelle à l’arrière ou le toit à l’exté¬rieur sont nos seuls refuges. Nos LCM, contrairement à ceux de la guerre mondiale, sont en effet munis d’un toit, protection indispensable de notre gîte contre le soleil et les intempéries. Sur l’arrière de la cuve, un petit local, servant de cambuse, précède le compartiment des moteurs diesels. De la cuve une petite échelle conduit, au- dessus des machines, à la « passerelle Cette appellation aussi pompeuse que trom- peuse, désigne en réalité un espace restreint de seize mètres carrés, recouvert d’une toile de tente. Au milieu, une simple plaque de blindage, qui entoure et protège le barreur, délimite un espace de deux mètres carrés que nous appelons avec em-phase « la chambre de barre ». Autour de la passerelle, canons et mitrailleuses don¬nent à notre « navire » l’allure impressionnante d’une petite forteresse. De chaque côté, un canon de 20 millimètres, une mitrailleuse lourde de 12,7 et un fusil lance grenades. À l’arrière un troisième canon de 20 et un râtelier d’armes contenant un mortier, deux fusils-mitrailleurs, des fusils, des mitraillettes et des revolvers. Des boucliers blindés protègent les serveurs des armes. Quelques marches de bois per¬mettent d’accéder au toit, domaine favori du « pacha ». C’est là que je fais le quart et veille de longues heures, assis dans le fauteuil de paille installé à mon intention. Il y fait chaud au soleil, et froid la nuit quand il pleut. Mais c’est le seul endroit où la vue est dégagée. »

Missions sur les côtes d’Indochine 3

Une mission intéressante nous est enfin confiée, la participation à un dé¬barquement de nuit dans la région de Hué. Plusieurs jours de liberté nous sont ensuite accordés, et nous en profitons pour patrouiller au plus près de la côte, nous faufilant entre les îlots et les rochers que surplombent les montagnes de la chaîne annamite, Deux journées d’escales à Nha Trang nous permettent enfin de prendre un bain dans la mer de Chine, sur une côte dont je n’ai pas eu, jusqu’à ce jour, le loisir d’apprécierj les charmes touristiques.

Après ces moments de détente, une mission, moins plaisante, mais plus ori¬ginale, nous attend. Nous allons au Tonkin embarquer un millier de réfugiés chinois, hommes, femmes, enfants, vieillards, volailles et cochons, venus je n’ai jamais su d’où. Nous les débarquerons à Phu Quôc, île du golfe de Siam, connue surtout pour son nuoc-mâm. Là-bas, perdus au milieu de la mer, gardés par les requins qui infes- tent la région et qui rendent vaine toute velléité de fuite à la nage, s’entassent des milliers et des milliers de réfugiés ignorant, en fuyant le régime de Mao, le sort que la France généreuse allait leur réserver. Pendant six jours de mer, ces malheureux fuyards s’entassent sous les tentes qu’ils ont dressées sur le pont.

Spectacle hallucinant que ces toiles balayées par les embruns, déchirées par le vent, et qui couvrent la totalité du pont maintenant inaccessible à notre équipage. J’ignore ce qu’ils mangent ni ce qu’ils boivent pendant cette longue traversée, car; nous ne sommes ni chargés de leur approvisionnement ni responsables de leur santé.

Depuis six mois déjà, j’effectue ce métier de marin caboteur, répétitif < sans attrait. Je songe à Djidjelli où la saison des bains commence, à Tournoux où le champs se couvrent de coquelicots. Rares sont les nouvelles de la maison. Marna s’est installée dans un appartement qu’elle a enfin trouvé à Hydra. Elle a, au sein d l’Action Catholique, des responsabilités importantes qui servent de dérivatif à so chagrin. Mon jeune frère Bertrand vient d’avoir I 1 ans ; il souffre toujours de la dis parition de son père. Ma sœur Huguette accumule des maux aussi divers que nom breux, mais n’en réduit pas pour autant ses activités. « Huguette et Bernard son excessifs en tout », dit-on dans la famille. Yves et sa famille ont quitté Mascara et si sont installés à Bougie. Gilles rentre de son service militaire, et cherche du travail L’éloignement a fait son oeuvre : ces nouvelles de mes proches me semblent parveni d’un autre monde !

Mai 52, c’est le début de la saison des pluies. La mousson décline, les tra versées sont désormais plus calmes. Tous les soirs vers six heures l’orage éclate ; des trombes d’eau s’abattent sur Saigon. L’ambiance est lourde, la chaleur de plus en plus humide, les moustiques de plus en plus féroces.

 

Missions sur les côtes d’Indochine 2

Les navettes entre Saigon et Haiphong commencent à me lasser, ma cam¬pagne d’Indochine ne ressemble en rien à celle que j’attendais. J’envie mes camarades qui sur le fleuve participent directement aux opérations. Le soir dans les cafés de Saigon, ils me font le récit de leurs aventures, parfois douloureuses, mais toujours palpitantes. La semaine dernière, sur la route d’Haiphong à Saigon, nous avons ravi¬taillé le poste de Quang Khé au Nord Annam. Dans ce poste complètement isolé sont basés quelque deux cents militaires de l’armée de terre et une cinquantaine de marins avec six engins de débarquement. Le poste est commandé par un capitaine, le groupe marine par un enseigne de vaisseau. Il n’est ravitaillé que par parachute ou par mer. Il n’y a pas de port marin à Quang Khé, et les bâtiments de mer ne peuvent, en raison d’une barre infranchissable, pénétrer dans le Song Giang. Nous restons donc au mouillage au large, et Gilles de Lalonde, un de mes grands anciens (promo 46), qui commande actuellement le groupe marine, vient, avec une barge de débarquement, prendre livraison du matériel et du ravitaillement. Il nous décrit la vie captivante dans ce poste renommé d’Indochine. Toutes les personnalités – députés, ministres ou gé-néraux, y compris le maréchal Juin – qui se sont rendues en Indochine pour une mis¬sion d’information ou d’inspection, se sont crues tenus d’aller passer au moins une journée à Quang Khé, le poste le plus avancé en Annam. Situé en pleine zone viet, il a pour mission, sinon d’intercepter, tout au moins de retarder les convois ennemis qui, depuis le Tonkin, traversent la région pour transporter au Laos et au sud Viêt- nam des armes venant de Chine. Jules Roy a fait un séjour à Quang Khé, auquel il a consacré un chapitre de son livre La bataille dans la rizière’. « Depuis longtemps, écrit-il, c’est à Quang Khé que je rêvais d’aller, parce que Quang Khé bat les frontiè¬res de ce grand espace hostile, et parce que c’est le poste le plus exposé aux coups. » Il décrit l’atmosphère très particulière de ce lieu et fait un récit détaillé des violents combats auxquels il a assisté l’an passé, lorsque les Viets ont essayé pendant trois jours de s’emparer du poste, laissant plusieurs centaines de morts dans les barbelés. C’est au cours de cette opération que l’enseigne de vaisseau Bovis (promo 45), qui commandait alors la marine à Quang Khé, s’est particulièrement illustré. Blessé, il devait passer la suite à de Lalonde. Treize ans plus tard, ce poste, alors dans les mains du Viet-minh, fera encore parler de lui, lorsqu’en août 1964 des vedettes viet- minh basées à Quang Khé attaqueront des destroyers de l’US Navy. Cette agression servira de prétexte aux Américains pour déclarer la guerre au Nord Viêt-nam.

J’écoute de Lalonde avec passion et, moi qui m’ennuie à bord du Cheliff, je l’envie. Je vais retourner à l’état-major pour essayer d’obtenir enfin une affectation « sur le fleuve », et je poserai ma candidature pour Quang Khé, dans l’éventualité où le poste de second du groupe marine se libérerait.

Nous sommes maintenant trois midships à bord du Cheliff. Martin nous quitte en janvier pour regagner la France. Il va y retrouver et épouser sa belle d’Osa-ka. Villard, un aspirant de réserve, a embarqué à notre retour du Japon. Atteint du i même ennui que moi, ii traîne lui aussi dans les états-majors pour décrocher une affectation sur le fleuve. Il m’est, sans doute, supérieur pour l’intrigue : je briguais un poste de commandant d’un engin à Cantho, et c’est lui qui l’obtient. Encore et encore, je vais devoir appareiller pour Haiphong.

Missions sur les côtes d’Indochine

Notre voyage devait durer une semaine, mais le lendemain de notre appa¬reillage. un nouveau typhon nous oblige à nous dérouter, car la meilleure défense contre ces ouragans – pour ne pas dire la seule – est la fuite. C’est pourquoi ils sont particulièrement dangereux pour les bâtiments lents comme les LST. Grâce à quel¬ques zigzags dans un Pacifique déchaîné, nous échappons au cœur du typhon, mais un autre incident nous retarde à nouveau. Un matelot a contracté une grave maladie vénérienne dans un bordel japonais. Ses jours sont en danger, il faut l’évacuer d’ur¬gence. Nous mettons le cap sur Okinawa où se trouve l’hôpital le plus proche. Le transbordement du malheureux à bord d’une chaloupe ballottée par la tempête sera la seule image que je garderai de l’île où se déroulèrent les combats parmi les plus ter¬ribles de la guerre du Pacifique, combats dont les récits m’avaient tant impressionné lors de mes cours d’histoire maritime, à l’École navale.

Après notre arrivée en Indochine, commence pour nous une navette inces¬sante entre Saigon et Haiphong : trois jours à Saigon pour y embarquer des troupes à destination du Tonkin, charger des véhicules de toutes sortes, des armes, des explo¬sifs, des caisses de munitions, des rouleaux de barbelés, et nous appareillons pour Haiphong. Cap au nord, la mer est forte en cette saison. La mousson souffle du nord- est. Sept jours nous sont nécessaires pour atteindre le Tonkin ; sept jours et sept nuits ballottés comme des malheureux. En quarante-huit heures, la température chute de vingt degrés. Nous revêtons notre tenue d’hiver. Malgré le mauvais temps, c’est la routine à bord : quarts, exercices, entretien et, bien sûr, la peinture. Sur un bateau de guerre, l’équipage passe une partie non négligeable de son temps à décaper les vieil¬les peintures, piquer la rouille et passer de nouvelles couches. Ainsi le tonnage d’un cuirassé peut-il, dit-on, croître de plusieurs dizaines de tonnes, au cours de sa vie.

A Haiphong, nous passons deux ou trois jours pour décharger notre cargai¬son, puis embarquer des véhicules et des matériels, cette fois-ci endommagés. Après avoir beaché, nous treuillons par la porte avant, à l’intérieur de notre hangar, des épa¬ves de chars ou de camions, dont l’état témoigne de la dureté des combats au Tonkin.

Depuis octobre, le général de Lattre a lancé une offensive, qui, dans un premier temps, a échoué devant Hoa Binh, ville dont nos forces se sont finalement emparées en novembre. Le 11 janvier 1952, de Lattre meurt. Il est remplacé par le général Salan. Le 24 février, Hoa Binh est repris par les Viets ! C’est la deuxième défaite des Français au Tonkin. Personne n’a oublié le tragique automne 1950 où nos troupes ont évacué successivement Cao Bang, Dong Khê et finalement Lang Son, perdant plus de cinq mille hommes tués ou prisonniers, et ramenant de très nombreux blessés. L’armée chinoise soutenait alors ouvertement les Viets, et nos postes, isolés en pleine montagne à la frontière, n’avaient aucune chance de résister. Mais telle n’était pas, cette année, la situation d’Hoa-Binh, à quarante kilomètres seulement de Hanoi et au bord de la plaine. Il est vrai qu’à cette époque la météo ne permettait pas à nos troupes de bénéficier d’appui aérien. Les hommes de la garnison qui ont réussi à rejoindre nos lignes ont vécu des moments difficiles : la route est longue dans la jungle, puis la boue des rizières. Certains d’entre eux ont embarqué sur le Cheliff. Harassés, silencieux, ils regagnaient Saigon pour un peu de repos avant de rejoindre un nouveau poste, ailleurs en Indochine.

Nous repartons vers le sud. Vent arrière, quatre jours suffisent pour rallie Saigon. À mi-parcours, le crachin cesse, la température remonte. Nous troquons no; uniformes de drap contre shorts et chemisettes. Nous avons parfois la chance de pou¬voir bénéficier d’une brève escale à Tourane ou à Nha Trang sur la côte d’Annam.

Pendant les quelques jours à quai à Saigon, les journées sont occupées pai la paperasse et les multiples travaux d’entretien de notre vieille baille. Le soir, nous restons le plus souvent à bord pour bouquiner ou jouer aux cartes en écoutant de la musique. De Saint Denis a fait l’acquisition d’un « tourne-disques 45 tours » dont les premiers modèles viennent juste de sortir. Nous avons peu de disques et chaque soit nous subissons, sans répit, l’écoute répétitive d’un seul et môme morceau. J’ai gardé depuis un préjugé contre Rachmaninov et son deuxième concerto pour piano, œuvre favorite de notre commandant en second et unique œuvre classique de sa discothè¬que ! En ville, je retrouve des camarades de promotion. Ensemble, nous allons au cinéma, traînons dans les cafés et les restaurants, ou dépensons nos économies dans les innombrables salles de jeux de Cholon, l’immense banlieue chinoise de Saigon. Je suis vite saisi de la passion du jeu. Peu confiant dans mon étoile, mais bien organisé je prends toujours la précaution de préserver dans une poche secrète les quelques piastres nécessaires pour rentrer en pousse-pousse à Saigon. Je m’essaie à tous les jeux. Ma préférence va au tai-ksiu, jeu où l’on dépose sa mise alors que les dés sont déjà jetés, mais restent cachés sous un gobelet renversé. J’ai alors le sentiment que mon intuition me permettra de deviner les numéros sortis. Mais mon intuition doil être défaillante car, en fin de soirée, je suis souvent contraint de recourir à ma poche secrète pour regagner le bord.

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